Repenser la pauvreté

Esther Duflo, Abhijit V. Banerjee

Repenser la pauvreté d’Abhijit Banerjee et Esther Duflo est le résultat de plusieurs années de travail deterrain dans les régions les plus reculées et les plus pauvres du monde. Il parle de la vie quotidienne de millions de personnes pauvres. À travers ces histoires, les auteurs nous enseignent la vie économique des pauvres. En d’autres termes, qu’est-ce que c’est que de vivre avec moins d’un dollar par jour en parité de pouvoir d’achat ? Ce livre apporte, ou du moins propose, un début de réponse à l’échec de l’aide publique au développement. En effet, ils partent du constat qu’après plusieurs décennies d’aide publique au développement, le nombre de personnes vivant dans l’extrême pauvreté est toujours très élevé. Plusieurs études empiriques montrent qu’il n’y a pas de différence en termes de croissance économique entre les pays pauvres qui reçoivent une aide publique au développement et ceux qui n’en reçoivent pas.

Le débat sur l’efficacité de l’aide officielle au cours des deux dernières décennies a été divisé en deux camps : les optimistes et les sceptiques. Pour les optimistes, menés par Jeffrey Sachs, les pauvres sont piégés dans la pauvreté et ont besoin d’un coup de pouce pour les mettre sur la voie de la prospérité. À l’inverse, Dambisa Moyo et William Easterly affirment que l’aide publique est plutôt fatale. Ils affirment que non seulement l’aide n’atteint pas les pauvres, mais qu’elle favorise la corruption et les conflits. Pour Banerjee et Duflo, les économistes ont longtemps traité la question de la lutte contre la pauvreté sous le mauvais angle, ce qui expliquerait l’inefficacité de l’aide publique au développement.

Ils proposent une approche innovante qui place les pauvres au centre du débat et utilise des approches scientifiques rigoureuses (c’est-à-dire des expériences randomisées empruntées à la médecine) pour apporter des réponses concrètes à des questions simples telles que : Pourquoi les pauvres dépensent-ils autant pour des articles frivoles qui n’améliorent pas leur vie (par exemple, les frais d’obsèques en Afrique du Sud, les DVD, les antennes satellites, la télévision) ? Pourquoi les pauvres n’achètent-ils pas des moustiquaires imprégnées qui garantissent leur santé et donc leur capacité à générer des revenus ? Pourquoi les agriculteurs pauvres n’achètent-ils pas d’engrais lorsque cela peut augmenter leurs rendements et donc leurs revenus ? Autant de questions qui nous semblent simples, mais dont les réponses ne sont pas si évidentes. Ainsi, pour ces auteurs, comprendre comment les pauvres prennent leurs décisions économiques est crucial pour lutter efficacement contre la pauvreté. Sans cette compréhension fine des pauvres, toute intervention est vouée à l’échec.

Tout au long de la première partie du livre, les auteurs discutent des facteurs qui maintiennent les pauvres dans le piège de la pauvreté. Par « piège de la pauvreté », il faut comprendre l’ensemble des mécanismes qui maintiennent les pauvres dans la pauvreté. Tout d’abord, ils analysent le lien entre la faim et la pauvreté. Ils montrent que si les pauvres ont généralement accès à une nourriture suffisante, l’apport nutritionnel de celle-ci reste très faible. Cette carence nutritionnelle est l’une des nombreuses causes des problèmes de santé chez les pauvres. Elle affaiblit non seulement le système immunitaire des pauvres mais limite également leur productivité. La santé des pauvres est un autre élément de l’analyse du piège de la pauvreté. Ils montrent que, contrairement à la croyance populaire, les pauvres dépensent une somme d’argent importante pour la santé.

Cependant, le paradoxe est que les pauvres semblent préférer se soigner plutôt que de prévenir. Ils montrent également que les pauvres font très peu confiance aux services de santé publique. Ils préfèrent généralement recourir aux services de médecins (souvent non qualifiés) dans des hôpitaux privés, à des tarifs très élevés. Il semble donc que les pauvres sous-estiment les avantages réels des soins préventifs bon marché et accordent plus d’importance au présent. Pour inverser cette tendance, il est important d’éduquer les pauvres sur les avantages réels des solutions préventives.

Les auteurs estiment également que le faible niveau d’éducation des pauvres est un facteur clé dans l’analyse du piège de la pauvreté. En effet, les pauvres investissent très peu dans l’éducation de leurs enfants. C’est ce manque d’investissement dans le capital humain qui entretient la transmission intergénérationnelle de la pauvreté. Ainsi, pour briser cette chaîne de transmission, les auteurs soulignent l’importance d’offrir une éducation de base et de qualité à tous les enfants, sans aucune exclusion.

Enfin, ils reviennent sur le taux de fécondité élevé des femmes dans les pays pauvres et montrent que lorsque les pauvres n’ont pas accès à des filets de sécurité sociale, avoir beaucoup d’enfants reste la seule alternative pour les parents afin de s’assurer contre leurs vieux jours. L’analyse de cette première partie met en évidence la nature multidimensionnelle de la pauvreté. La pauvreté peut se manifester sous de nombreuses formes : accès limité à une alimentation de qualité, mauvaise santé, faible développement du capital humain, etc.

Dans la deuxième partie du livre, les auteurs analysent des solutions simples qui pourraient améliorer considérablement les conditions de vie des pauvres. Tout d’abord, ils soulignent, par exemple, le rôle que la microfinance pourrait jouer pour aider les pauvres à investir dans des activités génératrices de revenus. Des études montrent, par exemple, que les ménages qui contractent un microcrédit sont plus susceptibles de démarrer une activité génératrice de revenus.

Toutefois, ils soulignent que si la microfinance n’est pas une panacée contre la pauvreté, des solutions financières adaptées aux besoins des pauvres peuvent faire une grande différence. Deuxièmement, ils soulignent la nécessité d’assurer les pauvres. En effet, les pauvres sont exposés à plusieurs risques. Par exemple, des problèmes de santé ou une mauvaise récolte due à une pluviométrie réduite peuvent pousser les pauvres dans le piège de la pauvreté. Il appartient donc aux gouvernements de fournir les incitations ou les subventions nécessaires pour encourager les pauvres à s’assurer. Enfin, Banerjee et Duflo soutiennent que des réformes institutionnelles majeures sont nécessaires pour lutter efficacement contre la pauvreté. Parallèlement à ces réformes, ils soulignent que les actions locales peuvent avoir des résultats significatifs.

En somme, ce livre nous apprend que la pauvreté est très complexe et qu’il n’existe pas de solution magique, et que comprendre comment les pauvres prennent leurs décisions économiques est un premier pas vers la recherche de solutions efficaces.

Revues de Presses

« Leur approche empirique diffère des discussions politiques qui fondent le soutien ou la critique des programmes d’aide sur une vaste vue d’ensemble ; au contraire, ils mettent en lumière de nombreux moyens pratiques et rentables de faire en sorte que les enfants et les parents mènent une vie plus saine et plus productive. Une perspective importante sur la lutte contre la pauvreté. »

« Un ouvrage remarquable : incisif, scientifique, convaincant et très accessible, à lire absolument par les partisans et les opposants de l’aide internationale, par les profanes intéressés et les universitaires dévoués… Amartya Sen, Robert Solow, autre prix Nobel, et Steven Levitt, auteur économique de renom, soutiennent ce livre sans réserve. Je vous invite à le lire. Il contribuera à façonner le débat sur l’économie du développement. »

« L’ingéniosité de ces expériences, mis à part, est le portrait riche et humain de la vie des très pauvres qui impressionne le plus. Le livre montre comment les pauvres font des calculs sophistiqués dans les circonstances les plus pénibles… Des livres comme ceux-ci offrent une meilleure voie à suivre. Ils constituent assurément une expérience qui mérite d’être poursuivie. »

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